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23/02/2010

CRUAUTÉS ORDINAIRES x 3


Deux masses informes font leur entrée. 
Le mari : casquette marine vissée sur le bourrichon, bougon, 
pas un mot.
La femme : épaisse doudoune rouge matelassée, renfrognée, 
quelques vacheries. 
Le tout paraît avoir été gonflé à l'hélium. 
Dans le silence.
Il s'installe sur un strapontin, lui laisse la place vacante collée à la vitre, sachant pertinemment que ni ses fesses, ni l'ensemble de son corps ne pourra s'incruster dans cet espace. 
Fâchée, triste, résignée, elle va s'asseoir plus loin, seule.


Il passe frénétiquement ses doigts derrières les verres de ses lunettes. Léger craquement des montures. 
Frotte comme un fou pour effacer les traces de fatigue et de tristesse sous les yeux. 
Le corps imprime trop aisément les sentiments. 
Traitrise. 
Il ne fait plus la différence entre ses rêves et son quotidien. Il a trop rapidement et à ses dépends investi dans les chimères bon marché. 
Solderie des utopies. 


Me demande une pièce - en toute honnêteté, elle n'y est pas : ni dans les poches, ni dans le sac, ni dans le porte-monnaie, nulle part, pas d'espèce, jamais - me regarde de plus près de sortes que nos haleines se confondent. 
Déçu de n'avoir pu taxer ma ferraille c'est d'infâme égoïste qu'il me taxe. 
Après avoir parcouru le wagon, s'être entendu répéter "non" à cinq reprises et avoir essuyé des refus silencieux, tout cela - oh le bougre ! - oui tout cela ! - sans broncher, il revient vers moi. 
Ferme les yeux un instant. Il est là, tout prêt, toujours là et fait de la misère une présence, une tente de camping accroché au trottoir. 
Mords la lèvre. Ne peux rien faire. 


Photographies : Cécilia Jauniau

04/10/2009

BUS 325 - 19h52




- Homme blanc. Odeur prononcée de vielle pizza usagée.
- Femme. Carré blond cendré. Petite taille. Trop chargée. Regard inquiet.
- Crâne à moitié dégarnie, de l’espère « rares mèches navigant sur la surface déserte à la poursuite des touffes latérales ». Petite valise commerciale. Air concentré. Lecture managériale, « Challenges » : justification de la décrépitude capillaire.
- Chimpanzé. Jets de grains de maïs dans la bouche et décortication de l’épi. Homme blanc. La pizza c’est du maïs grillé. Pas d’allure mais quelle veine (à penser avec l’accent québécois).
- Maigrichon. Calvitie naissante. Pourrait être le fils du premier pelé. Regard anxieux sur mon carnet : joue dans la catégorie de ceux qui n’obtempèrent jamais devant l'objectif du photographe.
- Regard italien. Dédaigneux. Plutôt beau garçon. Suffisamment maniéré pour être suspecté de travailler dans la mode, la musique, le cinéma et/ou d’être homosexuel. Cheville gauche sur genou droit. Expression nonchalante qui s’affiche sciemment artificielle : une version améliorée des Emmaüs XVIème – rois du contrôle falsifié, de la mèche sauvage étudiée à la laque, du jean hermès troué et de la petite veste faussement dénichée dans un grenier familial.
- Jeune brunette frangée. Trépigne d’impatience en frappant le sol avec ses talons. Excès de maquillage qui corrompt la mignonnerie. Se lève pour sortir et dévoile un cul affolement plat, simple prolongement du dos. Forcément décevant.
- Viel homme noir. Casquette sur le côté. Chemise à carreaux. Cravate tigrée. Grosse lunettes carrées. Veste noire recouverte d’une épaisse parka. Impossible d’épingler ce drôle de gaillard
- Jeune trentenaire. Regard crocodile. Tenue sobre et élégante. Livre entre les mains, carnet et Bic sur les genoux. N’a même pas pris le temps de s’offusquer de l’insistance de mon regard sur sa personne. Accaparé par les mots. Du genre à être du mien. Un peu plus et il apparaît être égoïste, capricieux, insaisissable et fuyant. Alors je m’amourache de l’étranger.

Photographie : Saul Leiter

29/08/2009

URBAIN, TROP URBAIN



Alors que j'attends patiemment que le métro m'expédie à l'endroit où je récupérerai à la fin du mois quelques billets pour manger, m'habiller, voyager et surtout habiter, un moustique essoufflé qui semble venir de nulle part a choisi de finir sa vie entre les lignes de mon roman. Et c'est aux côtés des animaux de la forêt amazonienne - urubu real (roi des vautours), iguane, boa tamanoir, loup rouge, jaguar noir dévorant un jeune singe – qu'il s'aventure pour célébrer les derniers instants de son existence. Je m'amuse de ce hasard cocasse mais m'attriste immédiatement du destin de ce moustique asservi par l'absurdité d'une plate existence citadine. Jette un coup d'œil furtif au dessus de ma tête, inquiète à l'idée qu'une pluie de diptères s'abatte soudainement sur moi. Le néon - qu'il a dû assimilé plus ou moins sciemment, dans la détresse d'un être en mal d'exotisme, à un large soleil – crépite. Je secoue mon livre, partagée entre le dégoût et l'humilité et me recueille hâtivement avant de m'engouffrer dans le large couloir qui me conduit à la prochaine station.

Photographie : Rinko Kawauchi

21/08/2009

TRICOLORE



À la lumière des émotions, lectures, prévisions, diverses rencontres culturelles, littéraires et/ou humaines, quelques notes et entrefilets grignotaient un petit carnet qui s’agitait deux minutes plus tôt, entre le déodorant, les clés, le portefeuille et autres encombrements divers et variés emplissant mon sac.
Grignotage scriptural chaotique traversé - telles les impulsions électriques d’un cœur retranscrites sur un électrocardiographe - par les chocs provoqués par les arrêts frénétiques du bus.
Cet imbécile de conducteur s’était comme amouraché de la pédale de frein et n’hésitait pas à la mettre à contribution en toutes occasions.
À l’horizon se dessine un feu d’un vert éclatant que j’observe impatiente et impuissante. L’abrutit ralentit progressivement par sécurité mais je vois dans son comportement l’expression de sa mauvaise volonté. Il punit mon empressement et se condamne dans le même temps, tel un enfant blessé dans son estime qui préfère prouver à tort qu’il a raison pour la gloire et l’admiration de ses camarades de classe.
Je peste en silence puis rumine, là, seule, à la merci de ma frustration.
Plus rien ne peut alors arrêter ma pensée, ni les cheminées métalliques et les sablières que je vois défiler par la fenêtre, ni l’odeur pestilentielle de mes coéquipiers de transport, pas même la grosse poupée gigogne où se court-circuitent les innombrables fictions d’Alain Fleischer.
Les bruits du cerveau qui fulmine, les horreurs de passagers, le Jocrisse au volant et nous voilà arrêtés pile devant le tricolore.

Photographie :  Jean-Christian Bourcart

20/08/2009

JET-SKI



# La grosse femme et son mauvais goût dégoulinent sur ma cuisse.
Et la voilà qui jacasse et s’agite.
Agglutinés les uns aux autres, nous tentons de vaincre la promiscuité dans un bus bondé qui pue la sueur et la banalité.
# La grosse femme colle son cul contre mon postérieur. Je sens bien que mon mépris et moi la dérangeons.
J’augmente le volume. En accaparant mon audition, j’ai pour espoir vain d’annihiler mes sens visuel et olfactif. [Jamais rien compris à cette absence d’attention pleine des sens lorsqu’ils sont, dans le même temps, chacun mis à contribution.]
# La grosse femme rentre à peine de vacances, son bronzage cramoisi est là pour en témoigner.
# La grosse femme a fait du jet-ski avec son mari et, comble de joie, son beau-fils a aussi fait l’acquisition d’un bolide des mers.
# J’imagine les cuisses juteuses de la grosse femme s’écraser sur le plastique salé ; la cellulite apparaît lorsqu’elle se crispe. Là aussi elle gigote. Elle glousse et s’accroche à son bonhomme. Elle lui dit de ralentir mais « paf ! » : il est déjà trop tard. Le dos frappe la vague, la cellulite est dans tous ses états. La peau rougit immédiatement et gondole ; sous le choc, les bourrelets s’épaississent sur les zones transversales du corps de la grosse femme.
Elle boit la tasse, crie, remue les bras, encombrée de son gilet de sauvetage. La grosse mémère a perdu ses lunettes de soleil. Le bon toutou revient la chercher, lui tend la main d’un geste brave qui trahit néanmoins un soubresaut de crainte. Mais c’est qu’elle est pas fine la Simone. L’imbécile désastre se produit. Le fier et aimable saint-bernard est entrainé dans la flotte. Il remonte péniblement et contemple sa bouée d’épouse se débattre dans le lagon.

Photographie : Massimo Vitali

19/08/2009

ABBESSES



L’homme aux proportions démesurées qui descend deux à deux les marches du trop long escalier en colimaçon.
Veste beige mi-cuisse et large besace qui pendouille jusqu’aux genoux. Drôle d’oiseau ce bonhomme à la silhouette « d’homme qui marche ».
J’admire l’agilité et la maladresse qui se confondent progressivement dans ce corps aux prises avec l’apesanteur.
Évidemment j’essaye à mon tour de refaire ce passe-passe circulaire mais mes jambes sont trop courtes et depuis toujours bizarrement agencées : les pieds rentrées vers l’intérieur boudant impertinemment le monde extérieur.
Ils se regardent en chien de faïence renâclant devant l’obstacle, tels des chevaux boiteux non ferrés.
Mon corps fait pâle figure à côté de celui de l’intrépide urbain dégingandé.
Ma physionomie n’étant pas adaptée à ces jeux périlleux, ce qui devait arriver se produisit donc : ma jambe gauche empressée de retrouver sa rivale et compère droitière ou peut-être excitée à l’idée de la devancer, alla frapper lourdement le long de cette dernière.
Les épaules, habituées à ces étourderies de l’étage inférieur, tentèrent vainement de rétablir l’équilibre en repoussant le corps en arrière. Trop tard, le soldat frappé de plein fouet s’étale dans l’escalier.

Photographie : Rinko Kawauchi

31/01/2009

DE LA DÉAMBULATION À L'ERRANCE


Perdu dans le labyrinthe de mes trajets quotidiens. Pour réduire les distances, gagner quelques secondes, être à nouveau dans la course, je suis des chemins que j'imagine de traverse, des sentiers aux allures de raccourcis. J’identifie avec peine ces passages dits stratégiques et les emprunte avec l’énergie du désespoir lorsque les voies principales sont trop encombrées ou bouchées. M’agace, hésite, perds tout contrôle et tourne au dernier moment, au coin d’un croisement. C’est ainsi que pour aller du point A au B, je fréquente aussi C et D et côtoie parfois K. De mes connaissances mathématiques et géométriques, je n’ai gardé que de vagues souvenirs embrumés que j’ai pris soin de ranger au creux de mon esprit dans un dossier trop plat classé à : « Mémoire d’écolier ». J’ai néanmoins veillé à retenir que la ligne droite est la distance la plus courte entre deux points. Je ne devrais évidemment pas avoir besoin d’un modèle ni de ces réflexions préliminaires pour choisir la meilleure trajectoire. Ce débat intérieur précède pourtant chacun de mes pas et coups de volant. Je calcule donc le temps qui me sépare de A et B, dresse quelques hypothèses hasardeuses qui embarrassent mes pensées de compas et instruments scientifiques divers et variés.
Exaspéré par cette absence de maîtrise topographique, je m'entête et poursuis dans la direction qui outrepasse largement sa fonction première « d’aide à la réduction spatiotemporelle ». Il est nécessaire de prouver à cet autre « je » qui cohabite en moi et prend les décisions que mon erreur peut encore être évitée. La chose étant par essence irréparable, je m’enfonce dans des ruelles isolées où je ne trouverai rien de plus qu’un vague sentiment de détresse nostalgique.
Mon corps est la première victime de ces contradictions non résolues. Ma respiration s’accélère et mime un symptôme avant coureur de crise de panique. Une mince couche de sueur se forme sur ma peau invitant ma chemise trop cartonnée à se détendre en compagnie de l’épiderme. Je pourrais probablement raisonner cette crainte non modérée mais le doute d’avoir échoué en voulant contrer le sort et de l’avoir peut-être aggravé me consterne et m’horrifie. A présent les choses ne peuvent qu’empirer puisque je perpétuerai en vain la stratégie initiale dans l’espoir de retomber hasardeusement sur mes pas. Il ne s’agit plus de gagner du temps mais de ne pas en perdre davantage.
Ces échecs ne semblent être que des navrants et pathétiques reflets isolés qui témoignent de la logique globale régissant mon existence. Je ne vais jamais droit au but. Je doute et bégaye devant le lutin nabot qui me sert de patron. Je me pli aux volontés de ma femme ou pire encore argumente inutilement pour accepter en dernier ressort un tort que je révoque en silence. Je me présente aux nouveaux visages avec la passivité d’un patient condamné qui attend d’être libéré de son corps. Je suis inexistant, pas vraiment timide, simplement inintéressant, fade et sans passion. La seule raison qui me pousse à persévérer réside dans la crainte de ne trouver au-delà de la vie qu’un « rien » plus oppressant que celui que j’éprouve journellement.

Trafic, Jacques Tati, 1971, 1h50, France