12/08/2013

UN ÉTÉ POUR ÉCRIRE 5 | SIFFLER LE MONOLOGUE | LÀ HAUT DEDANS

Pour cette cinquième proposition de l'atelier d'écriture élaboré et arrangé par François Bon qui se déroulera durant 10 semaines*, il s'agit de faire entendre une voix intérieure.
"Monologue, c’est monologue intérieur : une technique littéraire dont l’histoire est très spécifique, notamment via Virginia Woolf (les monologues croisés de Mrs Dalloway ou Waves) et le monologue de Molly Bloom dans l’Ulysses de Joyce. Plus près de nous, ceux de Thomas Bernhard."
Voici enfin de quoi céder à la tentation du "je", mais avec de tels modèles et tout particulièrement Ulysses, ce serait presque partir perdu d'avance. Peu importe les tergiversations, allons-y, il faut tenter. J'ai repris ci-dessous ma tentative d'exploration d'une voix intérieure. 

* On peut trouver l'ensemble des propositions et le manuel de coordination sur Le Tiers Livre. L'ensemble des textes des participants sont à lire sur Ouvrez

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je monte, voilà je monte – pourquoi ? -, je monte, il me faut le haut, le plus haut, prendre le dénivelé et de haut le territoire, m’enquérir du sommet, c’est là ce qu’il me faut, aller plus élevé, c’est là qu’il faut aller – c’est quoi cette odeur ? – il y a des « Hot stuff » dans le poste de l’auto, remue les épaules, danse des doigts with Donna – qu’est-ce qu’il fiche à rouler sur ma voie cet abruti ? – ai bien failli me le payer – calme-toi, monter au col, voilà, je vais prendre la vue, ça ira mieux, tenter d’écrire un peu – souffle : l’air dans les narines qui entre frais et ressort excité par les entrailles – les poules sur la route, on sent la montée en puissance de la sauvagerie des Baronnies à son approche – cette gare à Capvern, tout de même : un vieux téléphone gris au fil torsadé, pas d’ordi, pas internet, pas de budget, guichet / centre d’information, pas de réservation, c’est quelque chose, me fait penser à Bagdad café – me casse les pieds celle-ci, allé hop, c’est fini, bye-bye Donna, « t’as fait la job », mais on doit s’en tenir à ce petit moment, un coup à gauche et on atterrit à la Maison de la radio avec la belle Marie Richeux – pas la peine de crier, oui, je suis bien d’accord – ils en sont tous amoureux, l’être aussi permet d’être moins jalouse et puis c’est grâce à elle que j’ai découvert Camille Laurens [c’était bien cet amour-là] et pas que – ça pleut pas, plu, enfin – qu’est-ce que j’ai bien pu faire de ma carte vitale ? à la pharmacie ou peut-être sur l’autoroute quand j’ai perdu mes moyens au péage, comment ai-je pu croire avoir égaré ma carte bleue alors que je n’étais même pas sortie de la voiture, si ça trouve laissée dans l’avaleuse à CB, on fait des gestes machinalement, on ne contrôle rien, c’est la déglingue l’autoroute -, évidemment comme toutes les choses que j’imagine avoir perdues, l’ai retrouvée dans l’instant même – vraiment, il faut que je me calme, souffler : l’air dans les naseaux, oui, c’est vrai, ne penser qu’à ça, regarder l’air entrer et sortir, pénibilité des exercices de relaxation -, voilà, c’est ici qu’on va, suis arrivée, c’est drôle que j’ai un jour pu aimer ce col – on gare la Saxo sur la scène, « Salut Marie ! », merde ! suis pas seule, que fait-il ici, lui, sur sa 205 blanche ? assis sur la capot, bon, ok, c’est suffisant original pour être toléré, m’avance à tâtons, intimidée comme s’il n’y avait pas de place pour deux ou que je ne possédais pas le badge adéquat, ni le passe-droit – le trafic des passes et invitations au Salon du livre de Paris, c’était quelque chose, les intérêts soudainement intéressés – je m’installe dans un renfoncement qui forme un siège – on est mal assis dans l’herbe, on est mal assis là, on l’aimait bien cette chanson de Pauline Croze avec Mathilde, l’affaire de la chaise renversée et tout et tout, la prépa, c’est Pauline Croze aussi -, j’aime pas trop les pique-niques, on s’en met toujours partout : de l’herbe, des moustiques, des victuailles – tiens, l’oiseau vient tailler la bavette avec moi, n’est rien à lui filer – c’est mouillé, sale et infesté d’insectes – n’aime pas trop ça les insectes – ça l’énerve que je ne les aime pas, il trouve ça ridicule c’est certain, chacun ses manies, toquades et aversions, lui les touristes, moi le très petit -, tant pis, – c’est le cinéma horizoné en face et plein dans la gueule, mais il faut avouer qu’il n’y a pas beaucoup d’action, ce genre de films qui rendent heureux, mais demandent un temps de réflexion, d’adaptation – le goût de la cerise [ce film qui m’a sauvée, ne suis pas passée loin de la vie-là, me laisserai plu avoir] les Kiarostami en général, Bruno Dumont aussi, était vraiment chiant le dernier Kiaro en revanche – ne crois pas au hasard, c’est peut-être lui qui m’amène là, avec sa 205 aussi pourrie que la nôtre, faudra trouver une nouvelle voiture pour la rentrée, mais n’y connais rien, ça ne m’intéresse pas – le réel dégagé, à mes pieds : un biscuit écrasé, un paquet de chips Pom’lisse et un emballage plastique de tic tac -, les gens sont des porcs, ils s’en moquent du reste d’eux, le monde à portée de poubelle et de vue à mes basques– ça m’énerve, souffle, respire, le vent dans le nez, oui, c’est vrai, pas si grave, hein ? et puis il y a le soleil à présent, tout va changer, il s’est posé sur le monticule à deux bosses avant de s’étaler vers la gauche, que va-t-il s’embêter à éclairer ce moche amas d’habitations ? – comment ai-je pu tant aimer ici avant, première, deuxième et troisième fois ? – fallait bien que je me contente du peu du monde que je connaissais -, les arbres diversement éparpillés en troupeaux irréguliers, c’est fou je ne sais toujours pas leurs noms, il y a un type qui a tweeté une image avec les logos des marques et des photographies de feuilles d’arbres extraites de leur support, il était inscrit en dessous quelque chose comme « Pouvez-vous citer le nom des marques reconnues ci-dessus et celles des arbres auxquelles appartiennent les feuilles ? », alors évidemment, je ne pouvais rien pour le végétal, mais me trouvais experte en label, moi qui suis si remontée contre le tout industriel ou capitaliste, me suis trouvée bien bête, on est plein de contradictions, mes amis parisiens me prennent pour une néo-rurale, ceux d’ici pour une Parisienne, c’est ainsi, né quelque part, sans port d’amarrage pour l’heure, je suis de nationalité transitoire, voilà tout, puis être du monde c’est déjà beaucoup au milieu de l’univers, il ne faudrait tout de même pas se croire plus important que cela – c’est drôle tout de même, elle s’en fichait des petites cascades, foutue obsession pour l’horizon, moi j’aime bien le très près à présent, mais pas les voisins, il faudra qu’elle arrête avec sa bande-son signée RTL et ses festins d’oignons d’ailleurs, mais qui suis-je pour contester les velléités vacancières ? -, l’ouverture me rassure, sans véritablement savoir pourquoi, on pourrait rester là, se réfugier dans le dégagement, soustraire l’humain de l’esprit, l’accepter à petite dose de fourmis -, le capot plie sous le poids du jeune homme, il s’est installé plus confortablement, les bras tendus en arrière et les mains appuyées sur le pare-brise -, je ne me suis jamais assise sur le dos des voitures, ah si pour cette photo avec les blues cats sur notre 205 d’ailleurs avec Stephen Harrison et Fantazio, on s’était bien marré cet été-là, Fantazio avec son histoire de comédie musicale nazie, c’était un truc ça, puis Stephen avec sa douceur décalée et son prénom de héros Ulyssien, il y avait matière à jouir dans cette saison-là -, rien à manger comme d’habitude pour ce soir, faut écrire, mais la faim après tout, ce besoin con, et toujours l’oubli du maudit PQ, je n’aime pas ce paysage, me fait chier dedans, il est bien le terrain, lourd, profond, mais paresseux, il n’y a pas à inventer bien compliqué pour satisfaire les touristes, tu montes haut, dynamite une parcelle en contrebas et appelle ça un horizon -, qu’est-ce qu’il trafique sur la 205 ? il l’a tout de même approchée assez dangereusement du point de chute du paysage -, dans le ciel, les hélicos, seul signe concret et appréciable du chaos là-bas, les congères de silence viennent d’éclater et font la une, à Barèges ça prend l’eau et la caillasse, toi tu n’es pas là, sur le seuil, là, toi, mon héros je t’attends, le corps mis à nu, haletant, dans l’orée, dans l’éperdu, le dédale, me glisse dans nos souvenirs, sache que je ne t’y écris pas, j’écris simplement : des mots que tu ne recevras jamais, que tu ne liras point, on ne mettra pas les points sur les « i » à ton retour, on ne fera pas de bilan, je serais certainement en colère comme à mon habitude, mais je regarde l’air dans les narines maintenant, tu verras ça ira mieux, et je fume à nouveau aussi – il est assis sur le capot, il lit, écrit, tapote sur le clavier d’un téléphone, quoi encore ? que fait-il ? hey, toi, tu fais quoi ? je le pense si fort que j’aurais pu imaginer qu’il se soit retourné, mais non, il s’en fiche, je sais que tu me vois & que tu sais que je te regarde, on le sait toujours quand on est épié, bon, très bien, tu as gagné, je ne te regarde plus, il ne faudrait pas que tu crois que tu m’intéresses, j’ai bien mieux à faire, j’écris vois-tu, le problème c’est que j’écris aussi sur toi, alors si tu pouvais faire un effort pour que j’en aie pour ma part moins à faire, l’imagination a ses limites – non c’est faux, d’ailleurs, elle n’en n’a pas, c’est la réalité qui déçoit, la preuve, la vie est ailleurs -, bon allé je l’espionne pour qu’il ne se prenne pas pour le roi du pétrole de la séduction non plus, d’ailleurs j’ai un homme à la maison moi, enfin non, pas là, enfin non, pas maintenant et depuis plus d’un mois, il est en Guyane c’est un réalisateur, il fait de belles choses engagées, ne traîne pas sur des capots dans des cols désaffectés lui – tu pointes l’horizon, voilà tout – un tracteur fait une apparition dans notre esplanade herbeuse – ah, là, voilà, tu regardes, ça t’intéresse çà – on regarde tous les deux donc, on est beaux, on est la seule action du paysage – je ne veux pas jouer dans des films, suis une piètre comédienne, une fois j’avais fait la comédienne en remplacement du manque à gagner de la réalité pour Tonio, une affaire d’école de commerce, il n’avait pas eu le temps de réaliser son interview d’une vendeuse de lingerie, j’avais tenté de lui filer le coup de main, de jeu, si pitoyable, il avait trouvé un rade, une boutique de lingerie pour le troisième âge, du genre qu’on ne trouve que dans les bleds, c’était nul, je m’imagine encore le jour où il a fait son petit exposé dans un amphi bondé et diffusé mon idiote proposition, je crois qu’il m’avait dit que tout le monde avait vu que je n’étais pas vraiment une vendeuse, mais que l’affaire était passée, j’imagine que les étudiants devaient laisser leurs cerveaux aux oubliettes durant ce genre d’intervention et en profiter pour se remettre des soirée arrosées de la veille – on n’est pas trop dérangés, une voiture toutes les minutes à peine – bon il ne me regarde toujours pas, je m’allonge dans l’herbe, me détends – ahhh ! c’est quoi sur la jambe ? me redresse soudainement, n’aime pas les insectes, deux drôles d’arachnéens prennent possession de mon jean, je ne leur laisserai rien de moi, oust ! je replie les jambes, les garde pour moi, mais c’est déjà trop tard, suis encerclée, attaquée, comme les clébards sont toujours attirés par ceux qui ne les aiment pas – je n’aime pas les chiens ni tellement les enfants, cela fait-il de moi un mauvais humain ? – je pars, youhou ! je pars ! on rentre ensemble ? non, il s’en fiche, ne me regarde toujours pas, il reste -, dans la voiture, mon regard tombe sur un constat européen d’accident desséché – c’est donc à l’échelle de l’Europe qu’on constate les tracas automobiliers -, j’ai envie de lui proposer de le remplir, de constater son manque de vigilance à mon égard – c’est ça qu’elle aurait fait Sophie Calle, mais l’aurait-elle proprement fait dans la vraie vie aussi ? [la vraie vie et la fausse, tous ces gens qui opposent ainsi les réseaux sociaux et les espaces 2.0 au plus palpable, sont fichtrement bêtes, plu de respect et de patience pour la bêtise, pour – me demande si elle est aussi foutraque qu’elle n’y paraît -, je ravale la fiction, lui, s’agite dans le coffre à présent, moi je me casse, Marie t’es là ? non, t’es plu là, c’est fini, 17 heures bien tassées, bien passées, l’enfoiré il me regarde -les mains posées sur les hanches -, me barrer, je l’aperçois dans le rétro, nous deux c’est fini, voilà tout

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