08/04/2009

DÉMÉNAGEMENT / ÉMERGEMENT

R. semblait chercher au cœur des textes un sens afin de percer un prétendu mystère qui aurait dû m’entourer. Aucune intrigue, si ce n’est celle du muscle aux béguins contradictoires qui ne fait pas de moi un être hors du commun. Il feignait de s’impatienter, me taquinait en me mandant quelques lignes qui lui feraient enfin honneur, tout en me reprochant comme d’autres, ma trop grande absence de pudeur en ce lieu.
Je m’étais avec le temps entourée de ses mots, les avais rassemblés avec des dessins, notes, post-it, rébus, photos, papiers, cd que j’avais précautionneusement glissés dans de larges enveloppes kraft.
Lorsque j’ai décidé de quitter les quartiers généraux maternels et de m’entasser avec un ami dans un trois pièce parisien, tous ces morceaux de passé ont sagement refait surface. Ce gros bouillon trop émotif s’était soudainement pétrifié. La paraffine graisseuse d’émotions partagées avec lui était lisse et perceptible. Elle recouvrait les simples constats que l’on émet avec une rigueur toute chronologique et numérique pour se protéger des sentiments : trois ans passé à ses côtés, une dizaine de semi-séparations, trois ruptures…
Cette irruption de canson froissé et de papier quelque peu roussi m’avait renversé sur mon lit. Je m’y étais d’abord appuyé pour lire et observer ; le regard mouillé et la fatigue avaient ensuite eu raison de la verticalité digne et raisonnable d’un corps qui doit affronter les cartons et les kilos à déménager. Je me suis donc délocalisée de la chambre au couloir. Quoi de plus froid et impersonnel qu’un long corridor ? Il n’est la mémoire que de passages, d’aller-retour, de courses, de va-et-vient dont on ne retient que les départs et arrivés qui se jouent en d’autres murs. Le mien était l’annexe vestimentaire de ma chambre, grâce à un long placard où mijotaient différents tissus et cuirs. Les robes, sacs, chaussures et autres accessoires futiles avaient souvent été les acteurs réconfortants des peines et déceptions. Je décidais donc de me réfugier dans mes penderies et d’y protéger mon cœur.
Malheureuse enfant naïve… Chaque pièce gagnée par l’usure et la poussière me ramenait au temps de notre amour. Robe chinoise, verte trop moulante, noire décousue aux habitudes exhibitionnistes… Je n’avais jamais été capable de m’en séparer. Elles étaient les vestiges d’un amour que je voulais probablement croire insatiable. Puisque ces dames ne m’étaient plus strictement utiles, je les ai regroupées en un coin, m’affairant entre les sacs où je fourrai les vêtements d’actualité qui m’accompagneraient dans le nouvel habitat. R était partout. Je laissais lâchement quelques petites piles de passé en tous les recoins de l’appartement sans vouloir m’en séparer définitivement et sans pouvoir les emmener avec moi.
Outre la matérialisation immédiate de cette relation qui surgissait brouillement en cette journée, j’étais quotidiennement victime de crises d’ecmnésie déclenchées par des films, photographies, peintures, livres… Notre relation était imprégnée de tous les dérivés de culture que nous avions été capables de partager et d’ingurgiter ensemble. Tant et si bien que les souvenirs d’enfance s’entichant des siens, avaient décidé de revêtir l’habit du bien commun. Ce qui m’appartenait de droit me ramenait invariablement à lui. Folie des sentiments qui contaminent tout ; la vérité en premier lieu.
Ces goûts m’ont néanmoins guidée vers de nouveaux espaces artistiques où je suis chaque jour portée au gré de mes divagations, sans pouvoir démêler quelle est la part que les sentiments et le goût jouent ici.

Photographie : Gregory Crewdson, Beneath The Roses

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