31/01/2009

DE LA DÉAMBULATION À L'ERRANCE


Perdu dans le labyrinthe de mes trajets quotidiens. Pour réduire les distances, gagner quelques secondes, être à nouveau dans la course, je suis des chemins que j'imagine de traverse, des sentiers aux allures de raccourcis. J’identifie avec peine ces passages dits stratégiques et les emprunte avec l’énergie du désespoir lorsque les voies principales sont trop encombrées ou bouchées. M’agace, hésite, perds tout contrôle et tourne au dernier moment, au coin d’un croisement. C’est ainsi que pour aller du point A au B, je fréquente aussi C et D et côtoie parfois K. De mes connaissances mathématiques et géométriques, je n’ai gardé que de vagues souvenirs embrumés que j’ai pris soin de ranger au creux de mon esprit dans un dossier trop plat classé à : « Mémoire d’écolier ». J’ai néanmoins veillé à retenir que la ligne droite est la distance la plus courte entre deux points. Je ne devrais évidemment pas avoir besoin d’un modèle ni de ces réflexions préliminaires pour choisir la meilleure trajectoire. Ce débat intérieur précède pourtant chacun de mes pas et coups de volant. Je calcule donc le temps qui me sépare de A et B, dresse quelques hypothèses hasardeuses qui embarrassent mes pensées de compas et instruments scientifiques divers et variés.
Exaspéré par cette absence de maîtrise topographique, je m'entête et poursuis dans la direction qui outrepasse largement sa fonction première « d’aide à la réduction spatiotemporelle ». Il est nécessaire de prouver à cet autre « je » qui cohabite en moi et prend les décisions que mon erreur peut encore être évitée. La chose étant par essence irréparable, je m’enfonce dans des ruelles isolées où je ne trouverai rien de plus qu’un vague sentiment de détresse nostalgique.
Mon corps est la première victime de ces contradictions non résolues. Ma respiration s’accélère et mime un symptôme avant coureur de crise de panique. Une mince couche de sueur se forme sur ma peau invitant ma chemise trop cartonnée à se détendre en compagnie de l’épiderme. Je pourrais probablement raisonner cette crainte non modérée mais le doute d’avoir échoué en voulant contrer le sort et de l’avoir peut-être aggravé me consterne et m’horrifie. A présent les choses ne peuvent qu’empirer puisque je perpétuerai en vain la stratégie initiale dans l’espoir de retomber hasardeusement sur mes pas. Il ne s’agit plus de gagner du temps mais de ne pas en perdre davantage.
Ces échecs ne semblent être que des navrants et pathétiques reflets isolés qui témoignent de la logique globale régissant mon existence. Je ne vais jamais droit au but. Je doute et bégaye devant le lutin nabot qui me sert de patron. Je me pli aux volontés de ma femme ou pire encore argumente inutilement pour accepter en dernier ressort un tort que je révoque en silence. Je me présente aux nouveaux visages avec la passivité d’un patient condamné qui attend d’être libéré de son corps. Je suis inexistant, pas vraiment timide, simplement inintéressant, fade et sans passion. La seule raison qui me pousse à persévérer réside dans la crainte de ne trouver au-delà de la vie qu’un « rien » plus oppressant que celui que j’éprouve journellement.

Trafic, Jacques Tati, 1971, 1h50, France

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