02/08/2013

TEXTE DE PHILIPPE AIGRAIN, GRAVIR - VASES COMMUNICANTS - AOÛT 2013

R
RI

RAI
RAVI
RAVIR

GRAVIR


Vues du Nord, les Pyrénées de Bigorre sont baignées par la plaine. De loin en loin des massifs se tiennent en bastions avancés : Pibeste, Hautacam, Montaigu, Baronnies, Neste. Par beau temps, ce sont les châteaux de l'air. Souvent la plaine reste couverte, alors que les sommets émergent des nuages, bateaux aux proues immobiles. Cela commence un de ces matins.



Sous la mer de nuages, il fait sombre, un temps grisâtre, une humidité pénétrante. On se dit « à quoi bon », on erre plus qu'on ne marche. Au passage des branches, la douche.


RI

Ils serpentent dans la forêt. Tapis imputrescible des feuilles de hêtre, clairière occasionnelle, murs de pierres sèches témoignant du recul d'une ancienne agriculture. Toujours la semi-pénombre, l'humidité. Par endroits la gadoue, le rocher glissant. Il s'étale, jure avec la grossièreté de ceux qui sont de plusieurs endroits et ont appris les jurons de chacun. Puis inventoriant taches de boue et égratignures, il éclate de rire. Ce ri* leur fait réaliser qu'ils sont seuls au milieu des bruits étouffés de la forêt.


RAI 

Bientôt la futaie s'éclaircit, fait place aux pâturages et aux fleurs d'un printemps attardé, l'infinie promesse de bleu des gentianes et des iris sauvages. Le gris paraît moins sombre, il se parsème de blanc lumineux. Soudain, une ouverture, un rayon sur l'herbe, un espoir dans les rêveries.


RAVI 

Chauffés par le soleil, les nuages s'animent de mouvements ascendants. L'éclaircie possible s'échappe sans cesse. Puis soudain, tout s'ouvre. Les nuées qui les entouraient étaient finalement insubstantielles, ils dominent les nuages de près de cent mètres. Vertige de la mer immense.



Elle le connaît, ce skieur de télémark sans skis qui régente ses sujets ovins. Mais pour l'heure, elle anticipe le ravissement qui les attend plus haut.

RAVIR

Des tours de nuées leur masquent le ciel et les maintiennent dans l'ombre. Chaque pas cependant est plus léger. Ils sont ivres de ravir le soleil aux nuages. L'immensité du bleu les attend.

GRAVIR

Quand le ciel leur appartient enfin, le monde se renverse. La marche est rude encore jusqu'au sommet, mais c'est une plongée vers le haut. La gravité s'est retournée. Ils sont gravis.


L'usage de « ri » comme substantif n'est documenté que chez Chrétien de Troyes, il est temps de s'y remettre.


Texte : Philippe Aigrain
Photographies : Morgane Tenoux

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Ce sont les vases communicants qui m'amènent à Philippe Aigrain dont j'ai découvert le blog sur le tard alors qu'il échangeait avec Cécile Portier en juin dernier. Deux belles trouvailles faites avec avec joie et excitation comme lorsque l'on se sent à l'orée d'une amitié nouvelle. Suis très heureuse d'échanger avec lui ce mois-ci [et avec elle le mois prochain.]

Le hasard fait que nous partageons avec Philippe un territoire commun, lui dans la vacance, moi le transit. C'est cette circonstance qui nous a amenés à l'idée de gravissement et au partage de souvenirs photographiques de lieu perchés, aimés et à aimer.
 "Gravir" en tête, nous arpentons quelques chemins à découvrir ou rêver. 


Philippe Aigrain se cache sur Twitter derrière un pic pyrénéen : @balaitous
Son nom me disait bien quelque chose. Il appartenait pour moi à l'homme de la situation numérique, avec pour avant-poste la Quadrature du Net, association de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet. N'ai pas immédiatement tissé le lien entre le bricoleur qui trafiquait, tout aussi habilement que poétiquement, dans son atelier de bricolage littéraire et l'homme 2.0. Pour aller plus loin et prendre place dans sa pensée, on peut lire Cause commune, d'abord publié chez Fayard et disponible en version numérique chez Publie.net. Il faut aussi consulter le site Communs / Commons. L'ensemble est dense et touffu, on peut s'y perdre et ne connais moi-même pas toutes les fonctions qu'il occupe dans ce paysage engagé et qu'il dessine à vue. Pour en savoir plus - et il y a beau et bien à savoir-, on peut faire un tour là.
J'aurais très bien pu le rencontrer avant cette date et lui dire mon admiration pour les positions qu'il défend, mais me sens tout particulièrement fière et favorisée de pouvoir partir avec lui sur le pied des mots, gravir avec lui l'écrit fut une source de réjouissance riche en échanges, poésie et mots confiés, réconfort et ouverture. Merci Philippe, je suis gravis.


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Vendredi 2 août, premier vendredi du mois : il s’agit d’échanger, d’accueillir et d’être hébergé en retour, de laisser un instant le refuge scriptural communiquer avec un autre espace.
Un projet où s’entrecroisent les mots, à l’initiative du Tiers Livre (François Bon) et de Scriptopolis (Jérôme Denis) qui reprend le titre programme d’André Breton, Vases communicants.
L’idée est simple et définie là : « le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. »

La liste complète de l'ensemble des participants, conscieusement dressée par Brigitte Célérier, est à retrouver et parcourir ici : http://rendezvousdesvases.blogspot.fr

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