09/06/2009

LES AMANTS MALHEUREUX - DEUXIÈME CERCLE


Ils étaient arrivés à 20h, avaient parcouru l’allée récompensée pour l’occasion de photophores et d’azalées et avaient jeté un coup d’œil envieux à l’imposante bâtisse. La déception et la frustration s’étaient lues sans ambigüité dans leur geste trop marqué de tête relevée. Honteux de leur sort, l’échine basse, le menton rentré au mieux vers le thorax, cette position d’humiliation poliment acceptée par leurs corps les amena à admirer le sable fin et rare qui recouvrait le chemin. Mélangé à du sel de Guérande, il devait conserver une couleur parfaitement blanche et absorber l’humidité. La dérision et le discernement auraient pu les amener à se gausser de cette villa Arpel sans ambition. Elle préféra ravaler sa gêne dans une quinte falsifiée ; il choisit pour sa part de regarder ailleurs et bafouilla un début de phrase qu’il n’avait jamais désiré terminer.
L’époux avait glissé une main figée le long des hanches de sa dulcinée. Le geste ordonnait à la bouche de se tordre dans un rictus poli. Il fallait distribuer des sourires ; dans leur première année, expression honnête et métonymie d’un bonheur partagé, puis subterfuge malhabile pour cacher une réalité disgracieuse.
Nerveuse, elle avait replacé un coin de sa jupe légèrement remontée. Il avait remarqué ce geste et immédiatement jeté sur elle un regard désapprobateur. Le quotidien ne laisse, avec le temps, plus aucune place au désordre imposé par la nouveauté. Il réprime tout changement et amplifie démesurément l’importance d’un négligeable détail. Il avait ainsi relevé une infinie quantité de micros modifications. Tout avait commencé, à ses yeux, avec l’apparition de sa passion pour le yoga. Elle souffrait depuis toujours du stress de la cité et du labeur journalier. Il n’avait rien dit et ne s’était donc méfié de rien. Il jalousait néanmoins cet amour et commençait à exprimer un certain agacement face à son désir inassouvi de détente et souplesse. Il n’avait d’ailleurs absolument rien compris à sa son insistance lorsqu’elle avait décrété qu’il était nécessaire qu’elle se rende ce soir à son cours avant de rejoindre leurs proches. Elle l’avait retrouvé à 19h15 à un croisement non loin du périphérique afin qu’ils s’acheminent paisiblement ensemble à cette réception bucolique. Elle était entrée dans la voiture, muette, sans qu’il ne soit dérangé par son attitude.
À 21h20, le frère de son mari était arrivé les bras encombrés d’un bouquet de roses du Maroc. Il l’avait salué à l’aide d’une belle claque dans le dos puis s’était tourné vers elle hésitant. Il avait recouvert sa gaucherie d’un gros rire gras et s’était dirigé maladroitement vers la table équipée d’une flottille de bouteilles.
Le couple et le frère s’étaient mis au travail avec fermeté et assurance. Se prêtant aux bavardages les plus ennuyeux, ils ne tournaient rien en dérision, approuvaient les décisions et jugements les plus butés, renvoyaient la balle au bon moment, plaçaient un jeu d’esprit au cœur d’un entretien, parlaient de la bonne exposition, du dernier livre à la mode, du cinéma asiatique, parfois de droite, épisodiquement de gauche, ils ne défendaient aucune opinion politique et ne s’aventuraient dans aucun débats épineux : art de la conversation, maîtrise de la platitude.
Elle s’était retirée, légèrement éméchée – c’est le prétexte qu’elle avait invoqué – elle désirait se rafraîchir et se repoudrer. Il s’accrocha à son bras pour la retenir un instant : aucun désir, pas un sentiment, il s’était contenté de préserver sa proie en lui pissant dessus. Pendant que le chien errant se rabattait, la queue ballante entre les pattes, sur une tarte au goût assourdi par une épaisse fumée de cigare, elle avait emprunté un long couloir sombre et solitaire. Il l’avait plaqué le long du mur : geste sec et provocateur. Anxieuse, son regard fuyant s’était porté sur une large reproduction à l’huile pâteuse du tableau d’Ingres Paolo et Francesca. Contaminée par l’atmosphère obscure de la toile, qu’elle n’identifiait pour sa part à aucun maître ni drame lettré, elle avait tenté de reculer. Idiote ! La croupe plaquée contre le marbre, elle ne risquait de s’enfuir nulle part. Joli petit réflexe moralisateur hypocrite… Ne pouvant qu’abdiquer devant l’oppression d’un désir masculin contraignant – excuse maladroite formulée au cours de l’action, elle avait pour fonction d’annihiler le sentiment de crainte mêlé à celui de culpabilité – sa bouche avait été touchée par mégarde volontaire.
Le mari contemplait la scène à l’entrée du couloir. Il observait scrupuleusement la bouche de son frère attachée à celle de sa compagne. Impuissant, il passa au crible tous les changements qu’il avait relevés, repensa au yoga, analysa les liens, les incohérences dans les propos qu’elle avait tenus tel ou tel soir, se rappela les repas de famille où elle avait été placée aux côtés de son rustre de parent, s’imagina la main qui s’échappe entre les cuisses moelleuses et chaudes, se repassa le scénario de l’extinction de la sexualité dans son mariage, composa des tableaux pornographiques haineux dont il tira avec étonnement une brève jouissance puis s’élança, le bras levé et droit, dans leur direction.

Jean-Auguste-Dominique Ingres, Paolo et Francesca, 1819, Huile sur toile, 25,7x 22,5 cm, Mexico, Museo Soumaya

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