15/02/2009

SAGACITÉ JALOUSE ET JALOUSIE CLAIRVOYANTE

L’idée commune se résumerait sûrement de la façon suivante : de la jalousie, nous n’apprenons rien de nous et assurément rien d’autrui. Cette passion mauvaise et coléreuse me confie néanmoins une supériorité essentielle sur le temps. Je jouis en effet de rapports privilégiés avec le présent. Éprouvant un besoin de contrôle de et sur mon environnement, je n’aurai pu me résoudre à la fatalité de l’impossible pleine présence à soi-même. « Toute perception est déjà mémoire. Nous ne percevons que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir. » (1) Avant de choisir d’accepter cette évidence inéluctable - car même devant l’irréparable nous avons toujours bêtement le droit de jouer la carte du libre arbitre ; pouvoir souvent précaire et chimérique - je me suis occupée à étudier tous les contours de cette proposition philosophique. Il m’a très vite semblé lutter contre le reflux d’une vague dont on ne pourrait jamais chasser l’écume. J’avais beau jeter quelques coups de pieds dans le mince filet d’eau qui glissait contre le sable et tenter de l’éclater en quelques soupçons de liquide trop salée, il m’était impossible de rapatrier ce satané flot vers l’horizon. L’évidence tirait son éclat du poids des contradictions à laquelle je l’exposais. Ma volonté et mon obstination m’avaient ainsi protégée de la tristesse de la résignation dans un premier temps puis de l’acceptation de cette malédiction dans un second.
J’ai donc élaboré quelques plans que je ne souhaitais pas plausibles mais avant tout brillants. C’est à mon imagination que j’ai choisi de faire appel. Cette coquine m’a immédiatement proposée la voix de la jalousie car il m’importait moins de me percevoir et me connaître que de déceler l’ensemble des vérités, cachées, enfouies et souvent inaccessibles de l’autre. Par « autre », j’entends ici être pour qui je voue dans un temps T une affection toute particulière. Cette recherche épuisante car inlassablement renouvelée m’a évidement exposée à des souffrances diverses et finalement très peu variées. Pour beaucoup le jaloux habite le néant, un espace irréel où la vérité n’est que rarement couronnée. L’exactitude du propos que j’anticipe n’a pour ma part que peu d’intérêt. Je me fiche éperdument de contrefaire la réalité. A la faveur de mes humeurs jalouses, j’ai toujours un tour d’avance sur le présent. J’administre avec clémence les aventures de mes amants lorsque mon âme est apaisée. Les jours chagrins et atrabilaires je supervise leurs tromperies et les blâmes à l’aide de mots agressifs que j’exige blessants. Les conséquences sont nocives mais il n’y a qu’ainsi que je parviens à percevoir le présent et le futur auxquels les abrutis de platoniciens se refusent invariablement emportés par leur amour de la vérité et leur obstination à vouloir moraliser les normes cognitives. La vérité est en soit une plate hypocrisie et suivant les conseils éclairés de Richard Rorty : « Nous devrions [définitivement] abandonner l’idée que la connaissance est une tentative pour représenter la réalité. » (2)

(1) Henri Bergson, Matière et mémoire
(2) Richard Rorty, Philosophie et espoir social


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